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En gelant la circulation, la mairie a instauré un «couvre-vie» sur la ville.
La destruction de Paris Par Michel DEGUY
QUOTIDIEN : mercredi 24 janvier 2007
Michel Deguy écrivain, universitaire, directeur de la revue Po&Sie.
Paris n'est plus une très grande ville. C'est une agréable cité, qui ressemble à un gros bourg paisible. Souvent le soir, traversant le boulevard Saint-Michel ou le Saint-Germain, à l'heure où Londres, New York grondent, j'aperçois un bus ou deux, vides aux trois quarts, trouant la nuit; quelques piétons se hâtent chez eux, comme dit le romancier. Les rez-de-chaussée commerciaux ont mis la veilleuse. Les surgelés Picard grelottent. Les SDF déplient leur couchage de carton.
J'accuse la mairie de Paris d' «entrave à la circulation», délit punissable.
Ils ont voulu la province le tramway obsolète, la plage ou la pétanque, la piétonisation villageoise, les maraudes ou les parcages des gros autocars touristiques, les quartiers chichi, les foires à brocante et à charcuterie.
Le commerce a horreur du vide? Qu'on lui donne (?) les grandes places et les larges trottoirs; couverts à chaque fête (c'est tout le temps) de baraques de bois accolées où les crêpes, boudins et autres pots d'étain, attisent la convoitise de l' occasion. La fripe a rasé la librairie au Quartier-ex-latin; la plus-belle-avenue-du-monde (sic) est affermée par la boutique.
Faute d'agrandir Paris en annexant la banlieue, on a transformé Paris en banlieue. Huit millions d'urbains sont traités de, et en, banlieusards; et les intra-muros, ces malheureux deux millions immuables bouclés à jamais dans leur ceinture et leur périphérique, obéissant à une poignée de dogmatiques omnipotents, subissent, paralysés, une transformation dévastatrice de leur Ville. On a détruit les grandes et belles avenues, jadis à la fois encombrées et rapides, les voici découpées en couloirs incompréhensibles, obstruées de trottoirs médians au profit de sinistres allées centrales avec leurs arrêts de bus en guérites-miradors au milieu de la chaussée. Partout les panneaux contradictoires, les Decaux exhibitionnistes, les interdictions peintes sur le bitume. La ville fléchée à mort se traîne.
Montparnasse, Port-Royal, Gobelins, Saint-Marcel, Rivoli, Magenta, Sébastopol, Jean-Jaurès, l'axe Pigalle-Père-Lachaise, des kilomètres d'autres voies étranglées. Tout doit s'enfiler dans une interminable queue leu leu monomaniaque d'un exode harassé. A contresens, ils ont réussi cette prouesse d'installer à la fois la thrombose latérale et le vide central, le bouchon et le désert! Les deux mauvais opposés se gênent, conjuguant le pire, au lieu que les deux beaux contraires associés s'ajointent, la «spaciosité» avec l'animation. Dans la rue du Bac, un de nos rares axes Nord-Sud, et qui va se rétrécissant du Saint-Germain à la Seine, il n'y avait que deux files, et déjà saturées; on vient d'en supprimer une, en «autorisant le stationnement à seule» fin d'enrayer plus encore le débit!
A-t-on augmenté le nombre des taxis et des bus? Nullement. A Londres, ils se touchent; à New York on ne voit qu'eux. Ici on les cherche. Il n'y a que le métro qui fonctionne bien, où l'on s'entasse. Tout ça pourquoi? Pour les vélos, les rollers, le jogging. Ils remodèlent Paris pour le dimanche des cyclistes et des familles. Pour cent vélos et quelques patins, ils vont fermer les voies sur berge et rêvent de «piétonniser» la Concorde. Le piéton roi a la priorité absolue, ce monstre légal, cette faute de jugement.
Est-ce au nom d'un principe de réalité? Au contraire. Ni de plaisir. Parce que le Parisien n'est pas, et ne veut pas se faire, cycliste. Le Parisien n'est ni hollandais ni chinois. C'est dommage mais c'est comme ça. Premièrement il a «peur»; il croit que l'automobiliste veut sa mort. Deuxièmement, on l'a persuadé que l'air était irrespirable; ce qui est entièrement faux. (Attention: c'est un cycliste qui vous parle.) On ne s'étouffe que dans le métro.
La Ville lumière est passée au couvre-feu, couvre-vie. Or ce qui compte, c'est l'animation. La vitalité d'une grande ville se mesure aux déplacements qu'on y doit et peut faire. Une ville mondiale n'est pas faite pour la promenade, le lèche-vitrines, les touristes. Attrape-soldes ou vacanciers, ils sont surnuméraires, parasitaires... Très importants, certes, mais secondaires. Le tourisme n'est pas le but, mais la bonne conséquence. Il ne faut pas prendre la marge pour le centre; erreur la plus répandue aujourd'hui. Paris n'est pas une plage, ni une station de ski; Paris-pétanque, Paris-pêche, Paris-pique-nique, ce n'est pas le programme. L'activité primaire, comparable (banalement) à celle d'un organisme, un scanner imaginaire en montrerait les vecteurs et les synapses d'échanges fourmillants, proliférants, inlassables. L'activité requiert la circulation. Il faut donc remettre en jeu «contradictoirement» les deux conditions de celle-ci: la «spaciosité» et la sanction contre les «stationneurs» abusifs. Démolir tout ce qui réduit la largeur des voies et des vues, et punir durement les «obstructeurs». Rendre à la circulation, au bon stationnement, et aux bons «embarras de Paris» un maximum de surface, ce qui implique de démolir les obstacles, les privilèges d'acier, recoins, vestibules en pavé, ronds-points accapareurs, barrières plantées, trottoirs géants; et conjointement traquer le parking sauvage et redompter le piéton-qui-a-tous-les-droits. Ne pas configurer la rue «pour» l'exception (l'invalide du coin, le corps diplomatique infatué), mais pour l'aisance générale. Faire monter le contentement et non la «râlerie», faciliter la danse des citoyens enlaçant leur ville.
On a tout investi dans la voirie pour la saccager, rien dans le logement. Des millions d'euros furent coulés dans le bétonnage d'obstacles, l'«insularisation» des «quartiers», le «labyrinthage» des circuits; mais les hôtels insalubres brûlent, les églises ou les gymnases sont occupés, les loyers montent. Il faut «construire» mais du logement social, de l'habitation modérée, des cités universitaires. Il faut ouvrir la ville à ses confins, et réinventer de beaux monuments. Ou renoncer à la gloire et à la modernité. Ce qui précisément arrive: le Comité olympique ne s'y est pas trompé.
Tant qu'il y aura de l'auto-mobile, de tout format, c'est-à-dire vraisemblablement encore pendant tout le siècle, il est capital (c'est le cas de le dire) que les flux de circulation aient leur fluidité. Si vous ne voulez pas que les moteurs à explosion polluent, ce n'est pas le «transport» et ses véhicules qu'il faut entraver, ce sont les machines «à essence» qu'il faut remplacer. Inventez! Et comme il y eut des milliers d'attelages dans une belle odeur de crottin ( «sentez-vous» les vieilles cartes postales haussmanniennes?), il pourrait y avoir des dizaines de milliers de «voitures» d'un troisième type. Ce n'est pas le voiturage qui doit disparaitre pour une cité inanimée, interdite comme dans le tableau fameux, c'est le gaz d'échappement! Une métropole doit demeurer un tourbillon attractif; le mouvement l'emporter en avant.
Par Eric Hazan
Quelle étrange idée que de faire des plans pour le Grand Paris ! Le Grand Paris existe déjà, il est là sous
nos yeux. Sa population s’élève à environ dix millions d’habitants, deux dedans et huit dehors. Ceux qui vivent dedans sont blancs pour la plupart, sauf dans les trois derniers arrondissements à
deux chiffres, ceux du nord-est où l’on trouve à la fois des Blancs, des Arabes, des Noirs et des Chinois. Mis à part ces quartiers-là, la population qui vit au dedans a les moyens de le faire,
c’est-à-dire de payer des loyers à quatre chiffres. Les boutiques y sont chères et de bon goût, les restaurants pleins et les touristes enchantés. La police est discrète et courtoise, la justice
compréhensive, et l’on trouve là tout ce que le pays compte de mieux en matière de journalistes, d’artistes et de sociologues quand ils ne sont pas sur le terrain.
Ce terrain est souvent constitué par ceux du dehors. Ils sont séparés du dedans par une barrière dont les points de repère sont des
portes. On reconnaît facilement ces portes car il en part des autobus qui ont deux chiffres vers le dedans et trois vers le dehors. Ceux-ci sont d’ailleurs de modèle plus ancien et ils
ne roulent pas la nuit. Les gens du dehors travaillent souvent dedans, comme caissières, vigiles, ou préposés à des tâches comme le nettoiement,
les chantiers et les livraisons. Pour passer de leur logement dehors – dans des quartiers qu’on appelle souvent « sensibles »
sans qu’il soit jamais précisé en quoi consiste cette sensibilité – à leur travail dedans, ils transitent volontiers par la station Châtelet du RER, dont le centre est si animé qu’on lui a donné
le nom de flipper. Ceux qui n’ont pas de travail (et ils sont nombreux, surtout parmi les Arabes et les Noirs qui comptent pour beaucoup dans la population du dehors) ont l’avantage d’éviter le
flipper. Ils peuvent, comme les autres du reste, profiter de la présence de la police qui patrouille en armes et en rangs dans les quartiers ayant fait preuve à l’occasion d’une excessive
sensibilité.
Certains pensent que la séparation dedans-dehors constitue un apartheid. Quoi qu’il en soit, on voit mal comment les grands gestes des
architectes et urbanistes officiels pourront casser la barrière physique et politique qui coupe le dedans du dehors et faire du Grand Paris une ville pour tous ses habitants.
Quelle autre étrange idée que de demander que l’on négocie – que l’on retourne à la « table des négociations » – pour trouver
une solution à ce qu’on persiste à appeler le « conflit » israélo-palestinien. Pourtant déjà là, sous nos yeux, depuis quarante-trois ans, entre le Jourdain et la mer il existe
un État unique, avec un gouvernement, une administration, une armée, et une population qui, comme celle du Grand Paris, se monte à une dizaine de millions d’êtres humains. Si les choses ne vont
pas bien dans cet État unique, c’est que cette population est divisée en deux groupes dont l’un a tous les droits et l’autre n’en a aucun. Ceux qui ont tous les droits habitent surtout l’ouest du
pays, dans ce qui était l’État d’Israël avant la guerre de 1967. Mais ils sont aussi de plus en plus nombreux dans l’est, comme colons ou comme soldats, au-delà du mur de séparation qu’ils ont
édifié pour se protéger des entreprises de ceux qui n’ont aucun droit. Pour eux, les juifs israéliens, la vie est tranquille et l’on s’accorde à dire que Tel Aviv est l’une des villes du monde où
les fêtes sont les plus brillantes, les artistes les plus créatifs et la presse la plus libre.
Parmi ceux qui n’ont aucun droit – les Palestiniens – il y a ceux à qui la notion même de droit est refusée, les habitants de la bande
de Gaza, soit plus d’un million d’êtres humains dans un rectangle de 30 km sur 10, entouré de barbelés sur trois côtés avec la mer pour quatrième. La plupart des autres Palestiniens vivent à
l’est du mur de séparation. Ils ne peuvent ni se déplacer librement, ni aller vivre ailleurs, ni se marier avec n’importe qui, ni acheter des terres. Ils ont sur le dos l’Autorité palestinienne,
organisation de supplétifs soutenue par ceux qui ont tous les droits, qui a pour mission de prévenir et réprimer tout mouvement sérieux de mécontentement.
Certains considèrent que la séparation entre ces deux groupes humains constitue un apartheid, mais des juristes sud-africains en visite
ont expliqué que le terme ne convenait pas, car jamais le pouvoir blanc d’Afrique du Sud n’avait envoyé des avions pour bombarder Soweto. En tous cas, on ne voit pas comment la ronde des envoyés
spéciaux américains pourrait permettre de transformer cet État unique en État de tous ses citoyens, libres et égaux en droits.
À Paris comme en Palestine, ce qui prévaut, c’est un déni de réalité. Ceux qui sont aux bonnes places cherchent à maintenir le statu
quo. Pour prouver le contraire – leur volonté que les choses changent – ils se servent d’architectes ici et de diplomates là-bas. Mais ils devraient se souvenir que la réalité déniée finit
toujours par se venger et que, comme disait Talleyrand, « on peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s’asseoir dessus ».